Critique : American Beauty – 40 ans mode d’emploi

Affiche d'American Beauty de Sam Mendes. Nous y voyons le ventre d'une femme. Une main et une rose sont posées près du nombril.

Avec Jarhead, Les noces rebelles et American Beauty, le réalisateur Sam Mendes a donné sa vision acerbe du rêve américain et du patriotisme. Jarhead abordait avec cynisme la Guerre du Golf et l’attente intenable des soldats envoyés sans savoir pourquoi. Dans Les noces rebelles, Mendes délaissait tout son côté satirique pour se concentrer sur la destruction d’un couple dont la réussite sociale était équivalente à leur échec amoureux. American Beauty est à la croisée de ces deux longs métrages puisqu’il aborde lui aussi sans pitié le modèle de vie américain mais il le fait avec une irrévérence tellement poussée qu’elle finit par lui jouer des tours.

Ecrit par Alan Ball, créateur de l’énorme série Six Feet Under, American Beauty nous immerge dans une banlieue américaine très tranquille, où chaque habitant donne l’impression qu’il a la maison, la famille et le travail de ses rêves. Un matin, Lester Burnam, quarantenaire désabusé, découvre qu’il est passé à côté de son existence et compte bien remettre les choses en ordre à sa manière.

Toute l’ambiguïté d’American Beauty peut se résumer à l’ouverture du long métrage durant laquelle on voit Lester se lever comme à son habitude tout en l’entendant en voix off nous annoncer qu’il est sur le point de mourir. Comédie dramatique très noire, American Beauty a pour énorme qualité d’amener chaque péripétie avec une ironie déconcertante. Le spectateur est d’emblée déstabilisé par des protagonistes qui refoulent tous leurs pulsions et construisent leur vie en observant celle des autres. Après tout, c’est aussi ça le rêve américain, réussir ensemble en partageant des valeurs patriarcales que Sam Mendes s’amuse à démonter durant deux heures qui font passer l’intégrale de Desperate Housewives pour une gentille partie de ping-pong.

Photo d'Annette Benning, Thora Birch et Kevin Spacey dans le film American Beauty de Sam Mendes. Les trois dînent et les deux femmes semblent excédées par les paroles de Spacey.

Ici, la rupture est totale et vécue par tous les personnages, des voyeurs nombrilistes obsédés par leurs angoisses et dénués de toute empathie. D’ordinaire, nous pourrions les qualifier de « gens normaux ». Si Lester est le seul a prendre du recul sur sa situation, il ne fait cependant aucun effort pour améliorer ses relations. C’est évidemment lorsque tout est trop tard que chacun se rend compte de son ratage.

Sam Mendes n’hésite pas à nous râbacher le message du film, l’éternel « méfiez vous des apparences ». Cette critique d’un mode de vie standardisé est utile et intéressante mais l’on regrette les dernières paroles moralisatrices de l’œuvre. La leçon serait beaucoup mieux passée si le spectateur n’avait pas été impliqué directement et l’on retrouve ce manque de subtilité inhérent à tous les longs métrages du cinéaste.

Mis à part ce léger couac, on ne voit pas vraiment ce que l’on pourrait reprocher à American Beauty. Le message est certes déjà-vu mais comment ne pas apprécier le déchainement de tous les comédiens absolument parfaits, à commencer par Kevin Spacey, monument de cynisme. On l’oublie souvent mais l’acteur au sourire dérangeant aura été dans de nombreuses folies depuis les années 90 (Usual Suspects, L.A. Confidential) et continue de se réinventer magistralement (House of Cards). Rien que pour ses confrontations acharnées avec la géniale Annette Bening (A propos d’Henry), American Beauty doit être vu. On doit également saluer le travail du directeur de la photographie Conrad Hall (Marathon man, Butch Cassidy & le Kid) qui retravaillera avec Mendes sur Les sentiers de la perdition, son dernier film. Les images très léchées viennent contraster avec l’atmosphère morose et renforcent ainsi le malaise ambiant.

American Beauty est à l’image de tous les autres films de Sam Mendes : élégant, passionnant et porté par des comédiens à leur meilleur. La seule fausse note de l’œuvre est l’impression que le cinéaste a voulu trop en faire, en particulier sur la fin. Mais comme il nous l’a très bien expliqué durant tout le long métrage, la beauté se trouve aussi dans les imperfections.

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