Critique : Burning – Une femme disparaît

Affiche du film Burning de Lee Chang-Dong, sur laquelle on découvre les portraits des trois personnages principaux en noir et blanc, devant un fond noir.

Alors qu’il effectue une livraison, Jongsoo croise par hasard Haemi, une amie d’enfance qu’il n’avait pas revue depuis des années. Très rapidement, le jeune coursier tombe amoureux de cette vieille connaissance, qui s’apprête à effectuer un voyage à l’étranger. À son retour, Jongsoo vient la chercher et rencontre Ben, un jeune homme aussi riche que mystérieux duquel elle vient de se rapprocher. Entre eux s’installe alors un étrange triangle amoureux, qui sera chamboulé par la disparition soudaine d’Haemi.

Thriller qui joue habilement sur les projections mentales de son personnage principal, Burning est sans conteste l’un des films les plus déroutants sortis l’an dernier. Dès l’entrée d’Haemi dans le long-métrage, le spectateur se met à douter de son existence. À l’écran pendant plusieurs secondes, la jeune femme met du temps avant de rappeler son identité à Jongsoo, apparaissant ainsi comme un véritable miracle aux yeux de ce personnage renfermé et n’ayant quasiment aucun repère, notamment au sein de sa famille complètement éclatée.

Pourtant, Haemi est bel et bien réelle et semble, comme son ami d’enfance, totalement perdue dans une société où le chômage touche bon nombre de jeunes adultes coréens. Le contexte social étouffant dans lequel évoluent ces deux personnages provoque, d’un côté, une envie de fuite chez Haemi et, de l’autre, une colère sourde qui ne fait que croître chez Jongsoo. Amateur de William Faulkner, le héros semble en effet taire en permanence le bruit et la fureur qui l’animent et le paralysent.

Photo tirée du film Burning de Lee Chang-Dong, sur laquelle le personnage interprétée par Jeon Jong-seo est affalé sur une trable d'extérieur et semble contempler au loin.

Dans la première partie du film, le jeune homme erre, tente de faire connaissance avec le chat que celle qui l’aime lui a demandé de nourrir pendant son absence et alimente ses fantasmes comme il le peut dans une atmosphère qui donne une impression de vide ambiant. Les scènes où Jongsoo nourrit le veau dans la ferme familiale, située près de la frontière nord-coréenne, illustrent à merveille ce sentiment de latence permanente.

Ce dernier laissera ensuite place à une paranoïa grandissante avec l’arrivée de Ben dans la vie du héros. Contrairement à lui, le nouvel ami de Haemi a visiblement trouvé sa place facilement dans la société et revendique son oisiveté ainsi que sa confiance en lui par des gestes et des attitudes, mais rarement par des paroles. Les séquences où les deux hommes sont réunis autour de Haemi, tiraillée entre ces deux individus radicalement opposés, provoquent d’emblée le malaise chez le spectateur, qui n’a aucun mal à percevoir la tension grâce aux plans que Lee Chang-dong n’hésite pas à faire durer.

Photo tirée de Burning de Lee Chang-Dong, sur laquelle les personnages interprétés par Yoo Ah-in et Steven Yeun discutent, alors que le premier est assis à l'intérieur d'un camion et le second se tient debout à l'extérieur.

Le réalisateur étire notamment une séquence dans laquelle les trois protagonistes contemplent un coucher de soleil, passant progressivement d’un moment idyllique à la révélation d’un secret à propos de l’étrange passe-temps de Ben. Le dialogue où le bellâtre fortuné explique sa passion morbide à Jongsoo donne évidemment des armes à ce dernier pour concrétiser sa haine à son égard, quelques minutes avant la disparition soudaine de Haemi. Onze ans après Secret Sunshine, Lee Chang-dong traite à nouveau de l’impact d’un tel événement chez les individus qui le subissent sans pour autant le vivre. Néanmoins, le but de Jongsoo n’est pas de trouver la voie pour se reconstruire intérieurement, comme c’était le cas pour la mère du précédent film, mais de détruire et contempler les flammes pour mieux assouvir sa colère.

À l’inverse du petit garçon kidnappé de Secret Sunshine, le réalisateur préfère par ailleurs entretenir le flou autour du destin de Haemi. Cela donne des scènes aussi captivantes qu’énigmatiques qui continuent de jouer sur l’illusion et les faux-semblants dans la dernière partie, renforçant ainsi la méfiance du spectateur à l’égard de Ben sans jamais prouver formellement sa culpabilité. Il faut attendre une ultime scène extrêmement brutale pour assister à l’issue de cette lutte des classes entre deux hommes incapables de se comprendre, pour tenter d’entrevoir une vérité pourtant impénétrable. Film magistral et envoûtant, Burning marque donc autant l’esprit du spectateur pour certaines de ses images indélébiles que pour les réflexions imaginaires qu’il fait naître avec brio dans son esprit.

Burning est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 5 février 2019.

Ce contenu a été publié dans Critiques. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.