Critique : Deux hommes dans la ville – L’impasse


Affiche du film Deux hommes dans la ville de José Giovanni. Gabin et Delon marchent côte à côte.

Écrivain et scénariste de renom, connu pour Le deuxième souffle, Le Trou ou Le clan des siciliens, José Giovanni a également adapté certains de ses romans à l’écran et signa une poignée de films cultes. Parmi eux, Deux hommes dans la ville, réquisitoire contre la peine de mort qui marque le dernier face à face à l’écran entre Jean Gabin et Alain Delon.

Restauré cette année par Pathé, le long métrage trouve une seconde jeunesse et s’impose aujourd’hui comme un drame bouleversant et témoin d’une époque révolue. Réalisé huit ans avant l’abolition de la peine de mort, Deux hommes dans la ville s’ouvre sur les paroles et la marche tranquille d’un Jean Gabin fatigué par le système judiciaire. Le comédien interprète ici Germain Cazeneuve, un éducateur pour délinquants qui s’est lié d’amitié avec Gino Strabliggi, ancien détenu pour lequel il s’est porté garant de sa bonne conduite. S’il savoure sa liberté, Strabliggi va être confronté à de nombreuses épreuves, à commencer par la traque de l’inspecteur principal Goitreau qui reste persuadé que la nature de Strabliggi n’a pas changé.

S’attaquant à certaines pratiques policières et à la peine capitale, Giovanni réalise avec Deux hommes dans la ville un long métrage engagé qui se pose en contradiction avec son propre passé. Ayant vécu une existence peu tranquille marquée par le gangstérisme, la collaboration durant la guerre et onze années de détention, Giovanni n’hésite jamais à remplir ses récits de ses convictions. Si les agissements durant la Seconde Guerre Mondiale de Giovanni n’ont été révélés qu’en 1993, on retrouve dans le personnage de Delon cette envie de rédemption, d’oubli et cette lutte incessante contre l’acharnement. A l’inverse, l’inspecteur Goitreau, brillamment incarné par Michel Bouquet, utilise des méthodes peu recommandables qui font tristement écho à certains actes criminels du cinéaste. Comme le dit le personnage de Gabin, qui représente la force tranquille et prouve que la neutralité est loin d’être un signe de faiblesse, on peut choisir de voir le bon ou le mauvais qui sommeille en chacun. A travers ces personnages vrais, nous retrouvons la complexité d’un homme qui aura dans tous les cas su tirer de ces expériences des récits magnifiques.

Photo d'Alain Delon et Jean Gabin dans le film Deux hommes dans la ville. Le premier est assis dans une cellule de prison alors que le second vient lui rendre visite.

On ne peut juger un homme à partir d’un acte de bravoure ou de lâcheté. L’important réside dans les raisons qui l’ont poussé à commettre cet acte. C’est l’idée que défend Giovanni dans Deux hommes dans la ville et qui est parfaitement mise en images à travers la relation de Gabin et Delon. Le premier fait preuve d’une compréhension silencieuse et touchante alors que le second cherche le regard plein de soutien du père qu’il n’a jamais eu. Si certaines séquences tournées au ralenti ont vieilli, les scènes de repas ou les dialogues entre les deux personnages restent de grands moments d’amitié pudique et sincère. Jamais Cazeneuve ne montre une once de pitié envers Strabliggi, au même titre que ce dernier refuse de s’apitoyer sur son sort lors de ses mauvaises passes. Cette retenue fait toute la force tragique du long métrage et jusque dans les derniers instants Giovanni évite les grands discours.

Le réalisateur préfère les plans évocateurs. Avec un champ-contrechamp, il révèle la force brute d’un Gérard Depardieu débutant et montre un Delon plus fragile et moins énigmatique que les rôles qui ont fait sa légende (Plein Soleil, Le Samouraï). Il filme également le calvaire de la guillotine sans trop en faire, mettant en avant la rapidité de l’exécution et la peur que peut provoquer l’instrument. Grâce au personnage de Michel Bouquet, qui fait écho au Javert qu’il interprétera dans Les Misérables face à Ventura, il installe une tension étouffante renforcée par les moments de zèle de l’inspecteur obstiné.

Deux hommes dans la ville est un polar complet qui mérite d’être (re)découvert dans cette superbe version pour de nombreuses raisons, à commencer par l’interprétation magistrale des deux têtes d’affiche mais aussi des prestigieux seconds rôles. Plus tendu et mieux réussi que son remake La voie de l’ennemi, Deux hommes dans la ville est un traité sans complaisance et immanquable contre la peine de mort.

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