Critique : La Porte du Paradis – Naissance d’une Nation

Poster de la version restaurée de La porte du paradis de Michael CImino. En haut de l'affiche, nous voyons des hommes chevauchés autour d'un lac. Dans le reflet du lac, Les personnages interprétés par Kris Kristofferson et Isabelle Huppert semblent danser.

Cas d’école sur les limites de l’industrie hollywoodienne, La Porte du Paradis était déjà un échec cuisant avant sa sortie en salles en 1980. S’il fut détruit par les critiques qui lui reprochèrent, entre autres, son rythme décousu et son côté poseur, le chef d’œuvre de Cimino a toujours mérité une nouvelle vision et surtout un montage qui rendrait hommage au travail phénoménal de son auteur.

Grâce à une restauration de la collection Criterion qui s’étala sur près de dix ans et auquel le cinéaste participa, La Porte du Paradis est ressorti en France en 2013, distribué par Carlotta Films. Si la version courte de 2h30 montée par United Artists était clairement incomplète, celle de 3h40 nous révèle les énormes ambitions de Cimino qui lui valurent de nombreux conflits avec les studios et changèrent le cours de sa carrière.

Héritier en partie du cinéma de Sam Peckinpah avec lequel il partage un sentiment omniprésent de nostalgie, Michael Cimino est un marginal perfectionniste qui aura imposé en sept films sa vision d’auteur malgré les foudres des studios. Œuvre sur le temps qui passe, les regrets et bien sûr la construction sanglante de l’Amérique, La Porte du Paradis est un film où le sens du détail de son auteur se fait ressentir dans tous les plans.

Photo de la bataille finale du film La porte du paradis de Michael Cimino.

Comme dans Voyage au bout de l’enfer, le long métrage s’ouvre sur une note d’espoir avec la présentation de la promotion de l’université d’Harvard en 1870. Nous y découvrons deux protagonistes, le premier interprété par Kris Kristofferson et le second par John Hurt. A l’instar de ceux incarnés par Robert De Niro et Christopher Walken dans l’œuvre qui racontait l’avant, le pendant et l’après Guerre du Vietnam, les deux personnages vont suivre une évolution opposée malgré un point de départ similaire. D’un côté, Hurt va devenir un homme d’affaires à la solde de l’Association d’éleveurs à laquelle il est rattaché, sombrant dans l’alcoolisme et incapable d’imposer ses opinions. De l’autre, Kristofferson, shérif du comté de Johnson et radié de la même association, va se dresser contre elle lorsqu’une liste de 125 immigrants européens à abattre sera établie.

Comme Voyage au bout de l’enfer, La Porte du Paradis dévoile trois périodes charnières de la vie d’un homme et les conséquences de chacune de ces époques sur sa personne. A l’image de William Holden et Robert Ryan dans La Horde Sauvage, Kris Kristofferson et John Hurt sont deux anciens amis qui seront forcés de s’affronter lors d’un long massacre. La différence est bien plus marquée chez Cimino et la lâcheté de Hurt dans le long métrage n’a d’égal que le sens du sacrifice du shérif. Pour autant, le cinéaste s’efforce de ne pas en faire un héros mais un homme prévenant, fatigué qui voit la violence arriver. Il en va de même pour son ami incarné par Christopher Walken, que Cimino présente sans pitié dans l’une des séquences les plus marquantes de l’œuvre.

Photo du film La porte du paradis de Michael Cimino. Un drap troué laisse entrevoir le personnage de Christopher Walken qui brandit un fusil avec lequel il vient de tirer.

Au-delà du portrait de ces hommes qui veulent soit préserver leur terre soit en conquérir de nouvelles, Cimino décrit la vie d’un comté qui n’était pas amené à combattre. Les niveaux de lecture sont nombreux dans La Porte du Paradis et la peinture de cette communauté prend toute sa cohérence lorsque le peuple décide de se révolter. Là encore, on sent l’ironie cinglante et en aucun cas gratuite de Cimino de vouloir mettre en avant le courage de ces hommes qui ne sont pas faits pour la guerre et dont l’entreprise dérisoire sera contemplée par le shérif qui ne trouve plus aucun espoir et ne peut qu’accepter et vieillir.

Mettant en avant un trio amoureux superbement porté par Kristofferson, Walken et la jeune Isabelle Huppert, révélant les aspirations meurtrières d’entrepreneurs affiliés au gouvernement et dont les volontés de conquête ont avalé toutes les valeurs humaines, présentant la vie d’une petite ville souvent regroupée dans une taverne tenue par l’impressionnant Jeff Bridges, La Porte du Paradis est un récit extrêmement riche mis en scène avec une méticulosité rare. Michael Cimino attendait parfois les bons nuages pour tourner des scènes où les prises étaient répétées à l’excès et n’hésitait pas à former ses troupes au maniement des armes et à l’art de chevaucher. Ces ambitions qui tournent à l’obsession et symbolisent tout le génie du cinéaste sont clairement visibles dans cette version, la seule qui mérite d’être vue, qui constitue un souvenir indélébile et unique pour tout spectateur, oscillant entre le classicisme fordien et la fureur d’un Peckinpah.

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