Critique : Le Loup de Wall Street – L’homme qui voulut être roi

Affiche du Loup de Wall Street de Martin Scorsese. DiCaprio est au centre de l'affiche, sérieux, dans une fête de bureau où l'on voit un nain déguisé et un singe en costume.

Comme d’habitude, nous arrivons après tout le monde. Au mois de janvier, toute la blogosphère ciné et la presse affirmaient que Le Loup de Wall Street était l’un des meilleurs films de Scorsese depuis bien longtemps. Depuis Casino plus précisément. On s’est débrouillés pour louper cet énorme succès au box-office au cinéma. Cela n’arrive jamais. En tout cas pas avec Scorsese, l’un des trois plus grands cinéastes américains encore en activité. Après maintes et maintes séances de flagellation, la sortie du Blu-Ray est arrivée et vous imaginez bien que l’on a immédiatement mis le grappin dessus.

On doutait fortement de ces critiques qui prétendaient que ce Loup était la meilleure œuvre du maestro depuis Casino dans lequel De Niro tenait l’un de ses derniers grands rôles. S’il y a clairement une filiation entre les deux, il ne faut pas oublier qu’entre-temps, 20 années se sont écoulées et le cinéaste nous a tout de même offert quelques longs métrages plus que regardables. On pense évidemment à Gangs of New York et Aviator, deux fresques monumentales grâce auxquelles DiCaprio s’est imposé comme le meilleur comédien de sa génération. On n’oubliera pas Les Infiltrés avec lequel Scorsese prouvait avec une facilité déconcertante que, malgré la relève assurée par James Gray, personne ne pourrait raconter des histoires de gangsters comme lui. On se rappellera du sous-estimé A tombeau ouvert, l’héritier de Taxi Driver, de Shutter Island, hommage à la Hammer, et de Hugo Cabret, l’une des rares œuvres à la 3D pertinente et réfléchie.

Sans surprise, Le Loup de Wall Street est excellent. Après le premier visionnage, on est plus tentés de rapprocher le film des Affranchis que de Casino. Jordan Belfort est une ordure flamboyante pour qui l’on n’espère jamais une quelconque rédemption. Il se rapproche plus de Henry Hill que du Sam Rothstein de Casino, individu plus nuancé et attachant. Ici, de la première à la dernière minute, Belfort est exécrable. Lorsqu’il utilise le rectum d’une prostituée comme support pour un rail de coke, lorsqu’il débarque à Wall Street ou lorsqu’il envoie balader des agents du FBI, Belfort a le talent de pouvoir faire vomir n’importe quel bien pensant avec une nonchalance qui force le respect.

On adore détester Jordan Belfort. Le bougre possède une qualité indéniable, le sens de l’humour. Le Loup de Wall Street est évidemment une satire du modèle capitaliste américain, une vision extrême d’un mode de vie dégueulasse totalement assumé. Mais Scorsese n’est pas un donneur de leçons. Son cinéma n’a jamais été moralisateur. Il réussit avec ce long métrage à signer un divertissement grand public construit comme une fresque sur la décadence d’une époque représentée par une bande de potes à la parole facile qui s’improvisent traders. Il ne faut pas oublier qu’à la fin des années 70, le réalisateur passait lui même les trois quarts de ses journées sous substances, ne sentant plus venir l’inspiration avant que son ami Robert ne dépose l’autobiographie d’un certain Jake La Motta sur la table basse blanchie de son salon. Il n’est donc pas le mieux placé pour nous dire quel comportement adopté et il le sait pertinemment. Il réalise son film comme lui aurait voulu le voir en tant que spectateur. C’est pour cela qu’il enchaîne les chefs d’œuvre.

Photo de Leonardo DiCaprio et Jonah Hill dans le film Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese. DiCaprio tient une boite de pilules et tient Hill sous son bras d'un air moqueur.

Avec Le Loup de Wall Street, le cinéaste retrouve l’humour d’After Hours et La Valse des pantins, deux autres descentes aux enfers moins connues mais tout aussi réussies. La narration est toujours aussi fluide, le découpage de Thelma Schoonmaker toujours aussi impressionnant. Scorsese n’a jamais renié les avancées technologiques, ce qui lui permet à 70 ans d’être un réalisateur plus jeune que tous les novices aspirant à un statut d’auteur. Quand il filme les bureaux en ébullition de la société de Belfort, ses speechs habités ou le naufrage d’un yacht, on reste sans voix. Dans sa mise en scène, le réalisateur a passé un nouveau cap amorcé avec Hugo Cabret. 

L’autre évolution majeure vient de DiCaprio que l’on n’a jamais vu aussi habité. Son rôle lui demande une palette de jeu extrêmement large. D’une scène à l’autre, le comédien passe de l’euphorie à la folie, du professionnalisme à la décadence et du macho possessif au larbin sans problème. C’est simple, on a rarement vu une interprétation aussi complète et crédible dans un long métrage. Qu’ils continuent à filer leurs récompenses à des œuvres politiquement correctes, Scorsese et DiCaprio sont bien au dessus de ces pseudo reconnaissances. Si tous les acteurs sont irréprochables, on retiendra tout de même les prestations de Jonah Hill et Margot Robbie. Cette dernière est, au même titre que Lupita Nyong’o, la révélation américaine de 2013. Quant au poulain d’Apatow, il s’impose comme l’alter ego de Joe Pesci.

Le Loup de Wall Street est une œuvre qui fera date, c’est certain. Scorsese repousse une nouvelle fois ses limites et signe un long métrage beaucoup plus méchant, fou et surtout divertissant que la plupart des films qui se disent irrévérencieux et anticonformistes. Scorsese se réinvente tout en restant dans le registre qui lui va le mieux : le portrait d’enflures à l’aise avec leur époque et leur mode de vie mais qui finissent toujours par perdre l’équilibre.

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