Critique : Le Privé – Kiss Kiss Bang Bang

Affiche du Privé de Robert Altman pour sa restauration sur laquelle Elliott Gould avance vers l'objectif avec une cigarette à la bouche devant un fond orange.

Lorsque son ami de toujours Terry Lennox lui demande de l’emmener en urgence au Mexique, le détective Philip Marlowe accepte sans réfléchir. A son retour, il est attendu par la police. Le privé apprend la mort de l’épouse de Lennox, brutalement assassinée. Tous les soupçons sont sur Terry mais Marlowe va tout faire pour innocenter son ami.

Le Privé fait partie de ces rares films où l’envie de le revoir se fait sentir dès le générique de fin tant chaque scène paraît riche et marquante. Adaptation de l’univers de Raymond Chandler dans le Los Angeles des années 70, le long métrage est un sommet de décontraction et d’enquête sinueuse. Histoire d’amitié à sens unique, le film ne cesse d’abasourdir le spectateur jusqu’à son inoubliable dernier plan.

Tout commence par une conversation entre un détective et son chat. Elliott Gould enchaîne les cigarettes, cherche à manger dans ses placards vides et parle avec un calme extrêmement séduisant. Cette apparente nonchalance qui rappelle Humphrey Bogart et préfigure The Big Lebowski et Inherent Vice, Philip Marlowe la tiendra jusqu’au bout malgré la tournure dramatique que prendront les événements.

Photo tirée du film Le Privé de Robert Altman sur laquelle Philip Marlowe cherche des conserves pour son chat au supermarché en fumant une cigarette.

Chaque échange du héros avec les autres personnages est passionnant, à commencer par ceux qui paraissent insignifiants. On pense notamment à celui du supermarché où le privé débat sur une marque de conserves pour chats, aussi révélateur de la nature du détective que celui où Lennox vient le trouver à son domicile. Sans jamais juger ou questionner son ami, Marlowe n’hésite pas à lui venir en aide. La bienveillance qu’il dégage sans forcément se montrer sympathique est perceptible dans chaque séquence de l’œuvre, notamment lorsqu’il se retrouve face à des animaux.

Comme l’ont fait par la suite les frères Coen avec le Dude, Robert Altman filme à merveille un personnage profondément cool. Le spectateur a l’impression de suivre le seul protagoniste censé dans un environnement plombé par les procédures, les trahisons, le mensonge et les faux-semblants. Ce sentiment naît lors de l’arrivée de Marlowe au commissariat. Véritable leçon de montage, cette séquence souligne à merveille la stupéfaction du héros face à la frénésie du lieu et aux méthodes des policiers qui le méprisent pour les mauvaises raisons.

S’il ne trouve pas toutes les réponses à son enquête, c’est parce que Marlowe fait preuve d’une intégrité qui ne lui est jamais rendue, hormis par l’écrivain particulièrement touchant incarné par Sterling Hayden. Manipulé et noyé dans l’alcool, le sosie d’Ernest Hemingway fait émerger de nouvelles émotions chez le héros et leur relation passe de la méfiance à un profond respect mutuel. Le dialogue désespéré que Hayden a avec son épouse interprétée par Nina Van Pallandt accentue le sentiment de mélancolie du Privé, tout comme son ultime scène où le sentiment d’impuissance de Marlowe est à son comble.

Photo tirée du film Le Privé de Robert Altman sur laquelle Sterling Hayden et Elliott Gould boivent un verre ensemble et discutent au bord de la mer.

A mesure que l’enquête avance, Marlowe perd le fil mais reste observateur. Pris au piège par un gangster, le détective est au plus bas mais ne perd jamais la face. Contrairement au personnage de Sterling Hayden, il n’a besoin d’aucune reconnaissance et la seule question que le spectateur se pose est la manière dont il bouclera son enquête.

Les adieux avec le héros sont déchirants. Assumant une ligne de conduite non conforme à celle des autres protagonistes, Marlowe s’éloigne de la caméra, toujours aussi seul. L’absence de misérabilisme de la fin rend ce personnage encore plus beau. L’ambiance âpre et chaude de Los Angeles magnifiée par la photographie de Vilmos Zsigmond, la mélancolie de Robert Altman et la présence d’Elliott Gould au sommet de son art font du Privé un monument du cinéma américain. Bouleversant et moderne, le long métrage est parsemé d’échos subversifs amenés avec discrétion qui résonnent néanmoins très longtemps dans l’esprit du spectateur.

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