Critique : Les Derniers Parisiens – Hommage à la marge

Affiche des Derniers Parisiens réalisé par Hamé et Ekoué qui prend les airs d'une peinture où l'on voit Reda Kateb lever un verre de vin. Les personnages de Mélanie Laurent et Slimane Dazi sont visibles au second plan.

Après deux ans de prison, Nas est de retour à Pigalle. Embauché par son frère Arezki dans son bar, Nas retrouve ses potes et cherche des solutions pour faire de l’argent. Alors qu’Arezki s’y oppose, Nas se lance dans l’organisation de soirées dans le bar et entrevoit l’espoir de lancer une affaire rentable.

Avant même de s’intéresser aux personnages, la première chose que l’on remarque dans Les Derniers Parisiens est Pigalle, rarement filmé avec autant d’authenticité et d’amour dans le septième art. Le cafard des nuits où l’on déambule seul, les regroupements autour d’un verre partagé sur un banc ou autour d’une table, les néons flottants dans la nuit et l’argot qui donnent au quartier sa singularité…

Nous retrouvions l’âme de ce Paris en disparition dans de nombreux morceaux de La Rumeur comme Un soir comme un autre ou A 20 000 lieues de la mer. Bien loin des poncifs que l’on voit souvent sur notre petit écran, Les Derniers Parisiens laisse vivre à l’image commerçants, amis ancrés depuis longtemps dans le paysage, escrocs à la petite semaine et vendeurs de rue qui donnent à Pigalle son identité malgré la gentrification qui s’impose à toute vitesse dans la capitale.

Photo de Slimane Dazi derrière son bar dans le film Les Derniers Parisiens d'Hamé et Ekoué.

Au-delà de leurs qualités dramatiques, certaines œuvres comme Taxi Driver sont devenues des témoins d’une époque révolue qui recèlent de trésors architecturaux oubliés et de situations de vie qui paraitraient aujourd’hui improbables. A travers leurs longs métrages, des cinéastes ont donné de nombreuses clés nécessaires à la compréhension de l’évolution d’une ville. C’est en partie ce qu’a fait Spike Lee avec La 25ème Heure, l’un des premiers films à s’intéresser aux conséquences du 11 septembre 2001 sur les habitants de New York.

En tournant sans protection et en n’hésitant pas à inclure des séquences prises sur le vif, Hamé et Ekoué s’inscrivent dans cette démarche avec Les Derniers Parisiens. Les rappeurs de La Rumeur ont installé leur récit dans un quartier qu’ils connaissent parfaitement et n’ont aucun mal à créer une ambiance tantôt oppressante, tantôt apaisée et à immerger le spectateur dans l’envers d’un décor unique, moteur de nombreux fantasmes dévoilé ici avec une justesse impressionnante.

Photo de Reada Kateb et Mélanie Laurent discutant à la table d'un café de Pigalle dans le film Les Derniers Parisiens réalisé par Hamé et Ekoué.

Comme dans de nombreux albums hip-hop, le long métrage est ponctué d’interludes qui permettent au spectateur de découvrir les différentes facettes des rues du nord de Paris. Si Pigalle est au centre du récit, jamais Hamé et Ekoué ne sacrifient leurs personnages, qui gagnent en épaisseur de minute en minute. Le hors-champs est fondamental dans Les Derniers Parisiens. Les désillusions qu’Arezki a vécues ont provoqué chez Nas une volonté d’affirmer ses ambitions sans discrétion. Le fossé générationnel entre les deux frères duquel ils doivent se sortir pour se retrouver devient dès les premières scènes, grâce à une utilisation passionnante des non-dits, l’enjeu dramatique principal.

La théorie du tonton que La Rumeur exposait dans L’ombre sur la mesure affirme non sans nuances que l’objectif quotidien est de se coucher chaque soir un peu moins con. Cette envie de progresser à sa façon et à son niveau semble animer Arezki et Nas, superbement interprétés par Slimane Dazi et Reda Kateb. C’est pour cela que l’on ne peut qu’aimer ces deux protagonistes après la poignante scène finale. Les deux frères s’imposent comme des étendards distincts de Pigalle, quartier d’une richesse incroyable où l’histoire colle aux bâtiments et individus sublimés dans Les Derniers Parisiens.

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