Critique : Les Frères Sisters – Frangins malgré eux

Affiche des Frères Sisters de Jacques Audiard, sur laquelle les deux héros s'éloignent à cheval d'une grange enflammée, dans la nuit.

Charlie et Eli Sisters sont deux tueurs à gages employés par le mystérieux Commodore. Lorsque, ce dernier les charge de retrouver et d’abattre Hermann Kermit Warm, un prospecteur qui aurait trouvé une formule chimique permettant de dégoter de l’or facilement, une longue traque de l’Oregon à la Californie débute.

Après le mal-aimé Dheepan, relecture moderne du western injustement boudée à sa sortie, Jacques Audiard reste dans un genre qui ne lui était jusque-là pas familier et auquel il n’avait pas vraiment envie de s’essayer. C’était sans compter sur l’appel de John C. Reilly et son épouse Alison Dickey, qui ont proposé au cinéaste d’adapter le roman de Patrick DeWitt.

Avec ce long-métrage, le réalisateur d’Un Prophète démontre une nouvelle fois sa capacité à mettre sa mise en scène au service de protagonistes sublimes qui ne vont jamais dans les directions où le spectateur les attend. Lors d’une sanglante introduction nocturne magnifiée par la photographie de Benoît Debie, Audiard dévoile d’emblée les talents des frères Sisters, particulièrement efficaces lors de leurs exécutions même si certaines d’entre elles se révèlent parfois hasardeuses.

Photo tirée des Frères Sisters de Jacques Audiard sur laquelle John C. Reilly vise avec un revolver en direction de l'objectif.

D’un côté, Charlie est le leader qui semble n’avoir aucun état d’âme et dont l’ambition est d’un jour prendre la place de son commanditaire. De l’autre, Eli paraît nettement plus candide, trait de caractère pourtant loin d’être en accord avec sa profession, et rêve d’un avenir plus doux et éloigné d’une destinée qui semble toute tracée. Entre eux, la communication est au point mort même s’il est impossible pour le spectateur, et ce dès les premières minutes, des les imaginer séparés.

Jacques Audiard axe donc son récit et l’évolution de ses protagonistes sur une réconciliation indispensable à leur survie, qui leur permettra d’enfin se libérer d’un passé traumatisant. S’il n’a aucun mal à filmer les grandes étendues espagnoles et roumaines, qui font parfaitement illusion, le réalisateur se concentre souvent sur les visages de ses personnages, qui en disent aussi long sur eux que leurs nombreuses conversations qui tournent parfois à vide et révèlent ainsi habilement leurs contradictions.

Si la traque devient secondaire par rapport à la relation entre les deux frères, c’est elle qui leur permettra de changer, en offrant notamment à Eli la possibilité de récupérer son droit d’aînesse. Cela ne se fera évidemment pas de façon simple et la trajectoire des Sisters est marquée par une poisse qui les suivra jusqu’à la fin, et qui s’exprime soit par le biais de la nature, soit par leurs fautes, soit par les actes de leurs ennemis. En cela, leur odyssée rappelle celle de Jeremiah Johnson ou des récents et magnifiques Blackthorn et True Grit.

Photo tirée des Frères Sisters de Jacques Audiard sur laquelle Joaquin Phoenix se tient debout dans la nuit.

La cruauté inhérente au récit évoque par ailleurs celle des westerns d’Arthur Penn, influence revendiquée par Audiard, en partie parce que les personnages ne peuvent y échapper et décident d’y répondre à leur façon. En raison de tourments familiaux qui ne cessent de le suivre, Charlie plonge par exemple à corps perdu dans les tueries comme le faisait Jack Nicholson dans Missouri Breaks. Néanmoins, au-delà de la noirceur ambiante se construit également une histoire d’amitié inattendue et un parcours fraternel extrêmement touchant.

Les Frères Sisters se termine notamment sur un faux plan séquence magistral qui fait remonter toute l’émotion enfouie pendant le reste du film. Dans cette conclusion bouleversante, les Sisters tuent enfin leur père au sens figuré après que Charlie l’ait fait au sens propre enfant. S’ils ne sont en rien épargnés, les deux frères magistralement incarnés par John C. Reilly et Joaquin Phoenix ont donc enfin droit à l’apaisement duquel ils avaient été jusqu’ici privés. C’est d’ailleurs ce que voulait le spectateur grâce au regard de Jacques Audiard, qui réussit à nous convier à leur voyage et à nous donner l’impression de les connaître comme peu de cinéastes en sont capables.

Ce contenu a été publié dans Critiques. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.