Critique : Les Proies – Faux-semblants

Affiche de Les Proies de Don Siegel. Le visage de Clint Eastwood et plusieurs femmes de dos semblent s'approcher de lui.

Lorsque la jeune Amy découvre le caporal McBurney blessé en pleine forêt, elle n’hésite pas à le ramener dans le pensionnat sudiste dans lequel elle vit. L’arrivée de McBurney n’enchante pas vraiment les élèves et encore moins Martha, la directrice du pensionnat. Le caporal nordiste parvient néanmoins à gagner leur confiance et à susciter le désir chez certaines d’entre elles. Alors qu’elles abritent l’ennemi secrètement, les femmes du pensionnat tombent peu à peu sous l’influence de McBurney.

Dans Les Proies, la guerre de Sécession touche à sa fin mais l’on comprend d’emblée que la lutte est loin d’être terminée pour les héroïnes du pensionnat sudiste. Dès les premières minutes du long métrage, l’ambiguïté de McBurney se fait sentir. Au bord de la mort, le soldat gagne immédiatement l’empathie d’Amy, une adolescente de 12 ans qu’il parvient à charmer en quelques mots.

Le caporal est tout d’abord vu comme un véritable ennemi qu’il serait bon de dénoncer aux troupes défilant devant l’immense demeure par pur esprit de patriotisme. A travers quelques sentences lapidaires de certaines élèves à l’égard du soldat, Don Siegel révèle les différentes idéologies du conflit. Il place ainsi le spectateur à distance des personnages comme le témoin d’un acharnement malsain qui ne peut que mal finir.

Photo tirée du film Les Proies de Don Siegel sur laquelle Clint Eastwood est blessé, assis devant le portail de la maison victorienne, accompagnée par Pamelyn Ferdin, l'interprète de la jeune Amy.

Le réalisateur met en scène un récit dans lequel aucun protagoniste n’est innocent, aussi vulnérable qu’il puisse paraître. La nature du soldat interprété par Clint Eastwood est rapidement révélée. Son jeu de manipulation et ses mensonges s’illustrent parfaitement à travers des flashbacks qui viennent habilement contredire ses propos.

Au début de l’œuvre, les habitantes du pensionnat tombent pratiquement toutes dans son piège. Si elles donnent l’impression de vivre comme une grande famille, le spectateur découvre ensuite les secrets de chacune, toujours révélés grâce à des procédés narratifs habilement utilisés mais également à travers des réactions totalement surprenantes. En cela, les héroïnes sont nettement plus imprévisibles et puissantes que le caporal bourré d’assurance.

S’il reprend rapidement des forces pour mieux s’imposer comme la force de la demeure, Clint Eastwood redevient vite extrêmement fragile. Don Siegel ne cesse d’inverser les rapports de forces. La crainte du spectateur au début du film se transforme en malaise à mesure que McBurney tente de séduire plusieurs des membres du pensionnat.

Photo de Clint Eastwood et Geraldine Page dans le film Les Proies de Don Siegel. Eastwood est blessé et allongé dans un lit et Page semble s'occuper de lui.

La gestion des lieux permet d’accentuer le sentiment d’oppression. Alors que Les proies s’ouvre sur des photos montrant l’horreur du conflit, on pénètre ensuite dans la forêt apparemment rassurante dans laquelle Amy cueille des champignons et découvre le soldat blessé. Par la suite, nous découvrons la maison victorienne spacieuse et aux nombreuses ouvertures. Lorsque la manipulation s’installe, cette large demeure devient sombre, verticale et close. Il paraît difficile pour les protagonistes d’en sortir. Le lieu représente alors l’enfermement dans lequel ils sont tombés.

Don Siegel n’a aucun mal à nous faire comprendre les raisons de la séduction tout comme les rares moments de bienveillance que l’on trouve dans Les Proies. Le cinéaste nous montre les différents impacts de la guerre sur des protagonistes meurtris et sauvages. Moins d’un an avant leurs retrouvailles sur L’Inspecteur Harry, Siegel offre à Clint Eastwood l’un de ses rôles les plus complexes. Le comédien nous rappelle qu’il est un maître de l’ambiguïté et des faux-semblants, facette qu’il a continué d’explorer tout au long de sa carrière et notamment en tant que réalisateur.

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