Critique : River of Grass – Absence de malice

Affiche de"River of Grass" de Kelly Reichardt, sur laquelle l'héroïne incarnée par Lisa Bowman se tient en équilibre sur le rebord d'une route.

Épouse et mère blasée, Cozy rêve de troquer son quotidien monotone dans les Everglades contre une carrière de danseuse et gymnaste. Un soir, elle décide de laisser ses enfants seuls chez elle pour aller boire un verre dans un bar du coin. Elle y fait la connaissance de Lee, un jeune chômeur installé chez sa mère, qui vient de mettre la main sur une arme à feu. Ensemble, ils se lancent dans un périple sans destination, persuadés d’avoir commis l’irréparable.

Premier film de Kelly Reichardt, à laquelle on doit les superbes Wendy & Lucy, La dernière piste et Certaines femmes, River of Grass évoque plusieurs thématiques chères à la réalisatrice. Dans ce long-métrage sorti en 1995 et resté inédit jusqu’à présent en France, son attachement pour des territoires marqués des États-Unis, ainsi que sa capacité à représenter la solitude et l’idée d’une fuite impossible, sont déjà perceptibles.

Photo tirée de "River of Grass" de Kelly Reichardt, sur laquelle les deux personnages principaux sont en voiture. Lee est au volant, tandis que Cozy regarde la banquette arrière, d'où est prise la photo.

Le film se démarque néanmoins du reste de la carrière de la cinéaste par son ironie constante, appuyée par un sens du montage impressionnant. Au premier abord, River of Grass donne l’impression d’être un ersatz de La Balade Sauvage, le classique de Terence Malick repris à de multiples reprises. Comme ce dernier, il est porté par la voix-off lancinante et envoûtante de son héroïne, qui rappelle également les sublimes interludes de Joanna Newsom dans Inherent Vice.

Cependant, au lieu de sombrer dans la violence à l’instar du couple formé par Sissy Spacek et Martin Sheen, Cozy et Lee s’enfoncent quant à eux dans l’immobilité. Incapables de prendre leur envol et de dépasser les autoroutes labyrinthiques qui les entourent, les deux héros semblent paralysés par la moiteur étouffante de leur région. Kelly Reichardt symbolise leur ennui avec un sens du cadre extrêmement prononcé, à travers des plans fixes qui dévoilent un regard tour à tour moqueur et tendre sur ces protagonistes.

Photo tirée de "River of Grass" de Kelly Reichardt, sur laquelle les deux personnages principaux, Lee et Cozy, sont respectivement allongés et adossés sur leur voiture.

Pensant tous deux être liés par un meurtre, qui n’a en réalité pas eu lieu, Cozy et Lee se comportent comme des fugitifs dans une ville où ils ne sont que vaguement recherchés. Ce quiproquo débouche sur des situations hilarantes, à l’image de celles où Lee s’entraîne à tirer, ou à voler son propre portefeuille. La plupart du temps, il se révèle pourtant incompétent dès qu’il s’agit de commettre un larcin.

Si cet enchaînement de séquences fait de River of Grass le film le plus drôle de sa réalisatrice, cette dernière n’en oublie pas pour autant la souffrance provoquée par la solitude de son héroïne, habilement dissimulée derrière son absence apparente d’émotion et d’état d’âme. Il faut attendre le coup d’éclat final pour voir le ras-le bol et la violence de Cozy éclater, alors que la fuite des Everglades paraît définitivement inenvisageable.

Road movie sans départ profondément attachant, River of Grass dévoile déjà la personnalité et le talent de Kelly Reichardt, native de Floride passionnée par l’itinérance qui s’intéressera ensuite au Montana et à l’Oregon, et qui figure définitivement parmi les réalisateurs américains en activité les plus fascinants.

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