Critique : Sicario – Police frontière

Poster du film Sicario de Denis Villeneuve. NOus y voyons le visage estompé d'Emily Blunt, l'héroïne. Dans ce visage de profil se tiennent les principaux personnages et éléments du film.

L’influence des cartels sur la frontière américano-mexicaine n’est pas un sujet inconnu du cinéma. Déjà abordé sous le point de vue des policiers (Police frontière), des criminels (No country for old men) mais aussi des victimes des gangs (Sin Nombre), la thématique offre une multitude de possibilités aux cinéastes. Récemment, Ridley Scott s’en emparait brillamment avec Cartel, long métrage désabusé qui rappelait Sam Peckinpah (Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia) dans lequel un politicien gourmand se retrouvait dans les sombres rouages d’une organisation criminelle.

Comme Cartel, Sicario est une œuvre éprouvante qui ne fait aucune concession. En revanche, l’héroïne n’a rien à voir avec le conseiller avide interprété par Michael Fassbender. Agent du FBI spécialisée dans les kidnappings, Kate Macer est un jour repérée par l’énigmatique Matt Graver, qui nécessite son aide pour arrêter les dirigeants d’un cartel.

Sicario s’ouvre sur une séquence tendue qui nous plonge dans l’horreur des prises d’otages. Pourtant, la résolution de cette affaire n’est que le point de départ dans la désillusion de Kate, qui s’apprête à vivre une descente en enfer en acceptant la proposition de Graver.

Lorsque l’équipe arrive à Juárez, le film prend une autre tournure. Alors qu’elle supervisait la première opération, Kate devient un pion dans un environnement qu’elle ne connaît pas. Ville où le niveau de violence dépasse tous les qualificatifs, Juárez a rarement été aussi bien montrée au cinéma. Qu’il filme un échange de coups de feu au milieu des civils où des explosions et tirs nocturnes, Denis Villeneuve rend compte de l’horreur à travers les yeux de Kate et secoue son spectateur. En nous faisant voyager avec elle, le réalisateur de Prisoners nous dévoile le contraste entre la ville de Juárez et celle d’El Paso qui semble être un véritable havre de paix. Les plans larges et aériens sur le convoi avançant dans le désert témoignent de la sécheresse du paysage et de l’immensité de la frontière. On a le sentiment que la violence est concentrée sur une ville et le traumatisme que subit Kate est accentué par la précision de Villeneuve sur ces détails.

Photo de Benicio Del Toro dans le film Sicario de Denis Villeneuve. L'acteur se tient à l'arrière d'une voiture, coffre ouvert, et brandit son arme pour protéger un cargo accompagné d'un militaire au visage caché.

Au-delà de ses scènes d’action extrêmement réussies, Sicario marque surtout par les interrogations qu’il soulève. Agent idéaliste, Kate va mettre ses principes de côté afin de garantir l’efficacité de l’opération. Le long métrage ne prend pas parti pour l’utilisation de méthodes radicales ou au contraire l’entêtement à vouloir respecter les procédures. A la sortie du film, il convient au spectateur de se faire un avis sur une question qui se révèle bien plus complexe. La force de Sicario est de pointer l’impact des actions de chacun et son implication dans la lutte ou l’expansion des cartels. Du policier corrompu, en passant par les habitants de Juárez sans oublier les politiciens et les immigrés clandestins, Sicario montre comment les individus se retrouvent, malgré eux ou consciemment, dans une guerre dont les ressorts sont tellement larges qu’elle en est devenue impossible à endiguer. En se concentrant sur trois personnages, Sicario réussit à balayer le chemin que la drogue prend et l’influence qu’elle peut avoir sur des personnes qui n’y sont pas confrontés jusqu’au client qui ne pourrait pas imaginer une telle situation.

Denis Villeneuve soulève des questions tout en réalisant un thriller extrêmement bien mené porté par des protagonistes aussi équivoques que le milieu dans lequel ils évoluent. Celui qui représente le mieux ce paradoxe est Alejandro, ancien procureur devenu tueur à gages suite au meurtre de sa famille. Sur le papier, l’idée peut paraître caricaturale mais l’interprétation magnétique de Benicio Del Toro efface immédiatement le doute. A la fois rassurant et inquiétant vis-à-vis d’Emily Blunt, Del Toro est un solitaire qui a oublié tous ses principes dans l’unique but de venger sa famille. Cette déshumanisation est au cœur de Sicario et frappe également Kate. Au-delà de sa perte d’innocence et de la disparition de tous ses idéaux, l’agent s’adapte elle aussi à un monde où la vie n’a pas grande valeur. En exposant les intérêts personnels du trio principal qui semble agir collectivement, Villeneuve accentue l’ambiguïté et le long métrage se rapproche en cela des œuvres de Kathryn Bigelow (Démineurs).

Porté par trois comédiens fidèles à eux-mêmes, Sicario est l’un des films les plus marquants et oppressants de l’année. Après Prisoners et Enemy, Denis Villeneuve aborde à nouveau la violence qui sommeille en chaque homme dans un tout autre registre. Si le sujet a été exploité de nombreuses fois, rarement une œuvre sur la frontière entre le Mexique et les Etats Unis aura réussi à nous bousculer de la sorte.

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