Critique : Silence – Entre le ciel et l’enfer

Affiche de Silence réalisé par Martin Scorsese sur laquelle Andrew Garfield et Adam Driver arrivent sur une plage japonaise.

Martin Scorsese semble apaisé vis à vis du tiraillement qu’il évoque dans son œuvre depuis plus de cinquante ans. C’est ce que l’on ressent lorsque se termine Silence, odyssée éprouvante et passionnante qui constitue sans doute le travail le plus abouti du cinéaste dans l’exploration de la foi et ses dogmes.

Lorsque leur mentor disparaît au Japon, deux prêtres jésuites partent à sa recherche. A leur arrivée, ils découvrent un pays où le christianisme est devenu illégal. Forcés de se cacher, leur foi est peu à peu ébranlée et les chances de retrouver le Père Ferreira ne cessent de diminuer.

L’ouverture montre l’exécution de plusieurs prêtres sous les yeux impuissants et désespérés de Liam Neeson, ombre qui plane tout au long de l’œuvre et surprenante à bien des égards. Le regard de l’acteur face aux atrocités commises est aussi important que celui d’Andrew Garfield convaincu de faire son devoir puis révolté et de celui interrogateur d’Adam Driver lorsque son ami remet en question sa foi. Alors que les dialogues deviennent de plus en plus rares et essentiels, les regards accompagnés des voix off prennent constamment de l’ampleur dans Silence.

Photo du film Silence de Martin Scorsese sur laquelle des Japonais sont accrochés à des croix devant la mer.

Persuadés du bien-fondé de leur périple, les deux jésuites avancent dynamiquement dans l’introduction à travers de longs plans géométriques avant d’arriver à Macao, puis au Japon. L’importance donnée par la suite à l’environnement, au climat et à la nature qui influencent énormément le récit rappelle le roman Au cœur des ténèbres et Apocalypse Now, l’adaptation très personnelle de l’ouvrage signée Francis Ford Coppola.

Les personnages portent néanmoins les thématiques chères aux scénaristes Martin Scorsese et Jay Cocks, amis qui ont notamment collaboré sur l’écriture de Mean Streets et La dernière tentation du Christ. Travaillant depuis près de 25 ans sur le script, le cinéaste arrive avec cette adaptation du roman de Shūsaku Endō à l’aboutissement spirituel évoqué et recherché depuis ses débuts.

Les doutes sur la foi et la manière de la communiquer sont perceptibles à chaque instant chez Andrew Garfield. Rodrigues passe de l’observation à l’action très rapidement, brisé ensuite par les événements dont il est témoin, à la fois incapable de sauver la vie des habitants et de leur demander d’apostasier face à l’Inquisiteur.

Dans ses décisions impossibles, nous retrouvons le jeune Harvey Keitel de Mean Streets. Le Père Rodrigues est persuadé de la légitimité de sa mission jusqu’à ce qu’il ne soit confronté à la trahison avec le personnage de Kichijiro incarné par Yōsuke Kubozuka et aux interrogations de l’Inquisiteur interprété par Issei Ogata. Si la communication a mis l’accent autour des trois prêtres portugais, les Japonais convertis ou au contraire s’opposant au christianisme apportent énormément de nuances au scénario, à l’instar des quatre voix off qui présentent chacune un rapport différent à la religion.

Photo d'Andrew Garfield tenant la main de Shinya Tsukamoto dans le film Silence de Martin Scorsese.

Alors qu’il ouvrait son œuvre sur des plans larges, Scorsese resserre son cadre au fur et à mesure pour se concentrer sur les visages et les corps des protagonistes, qui traduisent toujours leur manière de ressentir et vivre leur foi. Le dernier acte ravive de puissantes émotions grâce à une mise en scène qui appuie sur les symboles où Scorsese nous livre ses réponses en dévoilant les choix de Rodrigues.

Les visions hallucinées de La dernière tentation du Christ, la confrontation au massacre de Kundun et le besoin inaltérable d’agir d’A tombeau ouvert sont présents dans Silence. Si l’on a l’impression que le long métrage enchaîne les champs-contrechamps dans la forêt et les prisons japonaises, il suffit de repenser à ces thèmes pour se remémorer nombreuses fulgurances.  

Martin Scorsese réussit, avec l’aide de tous ses comédiens, à développer plusieurs positions théologiques avec un équilibre rarement atteint dans ses précédents films sur le sujet. Entouré d’habitués comme le chef décorateur Dante Ferreti et la monteuse Thelma Schoonmaker, le cinéaste réalise le contre-pied parfait au Loup de Wall Street avec ce drame dense porteur d’une sagesse qui arrive au moment rêvé dans sa riche filmographie.

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