Critique : Strictly Criminal – L’enfer est à lui

Poster de Strictly Criminal, Thriller de Scott Cooper dans lequel Johnny Depp incarne Whitey Bulger, figure du crime organisé de Boston.

Figure emblématique de la pègre bostonienne, James Bulger n’était jusqu’à présent jamais apparu dans un long métrage. Il paraissait difficile de transposer à l’écran la vie de celui qui a inspiré le Frank Costello des Infiltrés et a consacré toute son existence au crime jusqu’à son arrestation en 2011 après 16 ans de cavale.

Le parcours de cette crapule permettait à un metteur en scène de naviguer entre plusieurs époques en rendant compte de l’ambition d’un criminel rusé que nous ne connaîtrons pas beaucoup mieux à la fin de Strictly Criminal. Bulger a connu les cellules d’Alcatraz, est devenu une figure incontournable de la pègre irlandaise et a été reconnu comme l’un des fugitifs les plus recherchés des Etats Unis en 1999. Mais nous ne verrons que très peu de ces péripéties dans le film. Scott Cooper, pourtant à l’origine des excellents Crazy Heart et Les brasiers de la colère, ne parvient jamais à donner du souffle à la vie terrifiante d’un homme qui aura régné sur South Boston une bonne partie de sa vie.

L’importance du quartier que les habitués appellent Southie n’est jamais prononcée comme dans les deux longs métrages que Ben Affleck lui avait consacrés, The Town et Gone Baby Gone. Si certains personnages de l’œuvre de Cooper parlent de l’importance de la communauté, cette dernière n’est jamais visible à l’écran et Cooper limite les séquences en extérieur, préférant se focaliser sur des discussions pleines de suspense.

Photographie de Johnny Depp et Joel Edgerton dans Strictly Criminal. Les deux acteurs discutent sur un parking et Depp semble menacer Edgerton en le pointant du doigt.

Là encore, le metteur en scène n’arrive pas à retranscrire l’ambivalence et la fureur de ses protagonistes comme les maîtres du genre ont su le faire avant lui. Jamais nous ne retrouvons le suspense et l’émotion du dernier face-à-face entre Robert De Niro et Ray Liotta des Affranchis. Johnny Depp a beau se maquiller, nous lancer son regard le plus machiavélique et jeter des silences effrayants avant d’éclater de rire, il n’est en aucun cas aussi redoutable que le jeune Michael Corleone du Parrain ou le Frank Costello des Infiltrés pourtant inspiré du criminel.

Les rapports entre les personnages ne sont jamais très explicites et manquent de profondeur. A plusieurs reprises le mot loyauté est prononcé mais l’alchimie entre les membres du gang n’est jamais apparente. On retiendra néanmoins un coup de téléphone de Johnny Depp à Benedict Cumberbatch, frère quasiment invisible, qui résume assez bien les contradictions de Bulger.

Scott Cooper peine à rendre son récit intense et la narration manque de fluidité. Entre les interrogatoires inexploités qui segmentent l’œuvre en chapitres et les seconds rôles manquants de développement, le réalisateur passe à côté de son sujet. Strictly Criminal oscille entre peinture du crime organisé et portrait d’un gangster sans scrupule qui aura longuement collaboré avec le FBI. Entre conversations mafieuses inspirées par Les Soprano et échanges politiques qui n’apprennent rien au spectateur, le film laisse l’impression que de nombreux événements ont été ignorés.

Photographie de Johnny Depp et Jesse Plemons dans Strictly Criminal. il y incarnent deux gangsters associés. Sur la photographie, nous les voyons en train de discuter et de monter dans une voiture.

Le personnage de Dakota Johnson quitte le film sans prévenir, celui de Kevin Bacon n’est bon qu’à râler et Peter Sarsgaard ne fait pas long feu dans le rôle de la petite frappe cocaïnomane apeurée. Plus nuancés, l’agent corrompu du FBI interprété par Joel Edgerton et le bras droit de Bulger incarné par Rory Cochrane sont probablement les deux protagonistes les plus intéressants, malheureusement sacrifiés dans une dernière partie expéditive où l’on ne sent pas vraiment l’étau se resserrer sur Bulger.

S’il se veut comme une fresque sur le milieu criminel de Boston, Strictly Criminal se perd dans ses ellipses maladroites et n’est finalement qu’un polar agréable mais extrêmement formel, rempli d’échanges de regards virils et d’exécutions sur fond de standards de l’époque.

Au cinéma, Whitey Bulger offrait des opportunités que Scott Cooper n’a pas su capter. Nous en resterons avec l’image d’un sociopathe froid, sans état d’âme mais également sans originalité, n’égalant jamais les figures du genre que ce soit par ses actes sanguinaires, sa folie ou son calme oppressant. Johnny Depp nous rappelle qu’il n’est pas que le gentil allumé des productions Disney mais qu’il est également devenu difficile pour lui de porter une œuvre à bout de bras. On se contentera de revoir Donnie Brasco, dans lequel les enjeux dramatiques et la confrontation Depp/Pacino secouaient le spectateur, ce qui n’est jamais le cas de Strictly Criminal.

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