Critique : Tale of Tales – Maléfiques

Affiche de Tale of Tales de Matteo Garrone. Nous y voyons tous les personnages sur un montage qui reprend les principales couleurs du film et l'ambiance à la fois envoutante et fantastique du film.

L’universalité des contes a toujours offert aux cinéastes une liberté formelle et la possibilité de se réapproprier totalement ces récits fabuleux. Entre Terry Gilliam, Jacques Demy, David Lynch ou John Boorman, nombreux sont les réalisateurs qui se sont risqués à la transposition sur grand écran d’histoires pour enfants. Certains ont réussi à ancrer leur univers au propos des écrits, à l’image de Lynch avec Sailor & Lula, alors que d’autres comme Burton (Alice au pays des merveilles) ne sont pas parvenus à se détacher du matériau d’origine, obligés de respecter les exigences de la production.

La créativité de Matteo Garrone dans Tale of Tales est intacte et se fait ressentir dès les premières minutes. S’il faut du temps pour pénétrer dans cet entrelacement de fables, nous sommes en revanche immédiatement séduits par l’univers visuel créé par le réalisateur de Gomorra. Qu’il filme un duel entre un homme et un monstre marin, la fuite d’une jeune fille face à un ogre ou le grossissement considérable d’une puce nourrie à l’excès, Garrone réussit à concilier le fantastique à un réalisme dérangeant qui met le spectateur mal à l’aise.

Le rythme lent et les plans fixes placent le public face à l’excessivité et l’opulence de personnages qui représentent, chacun à leur manière, nos pêchés et l’impact dramatique qu’ils peuvent avoir. En adaptant les contes de Basile, Garrone crée un climat mystérieux, déstructuré mais captivant, et aborde des thèmes toujours actuels comme le désir d’avoir un enfant et l’étouffement qu’il peut engendrer, la possession sexuelle, l’importance des apparences ou la volonté de conserver une jeunesse physique à tout prix. Garrone peine parfois à ne pas tomber dans la morale facile mais les surprises survenant dans le dernier tiers effacent cette impression et renforcent l’ambiguïté des personnages, des rois et reines qui n’arrivent jamais à trouver le bon équilibre et qui sont effrayés par ceux qui leur sont inférieurs.

Photo de Salma Hayek dans le film Tale of Tales. La comédienne est assise dans la salle d'un palais blanc et dévore le coeur d'un monstre.

La photographie de Peter Suschitzky (L’empire contre-attaque) et la composition d’Alexandre Desplat (The Grand Budapest Hotel) renforcent le lyrisme de l’œuvre. Si Salma Hayek, Vincent Cassel et Toby Jones incarnent des protagonistes dont l’égoïsme rend leurs actes cruels, le long métrage est tout de même traversé de passages épiques où l’héroïsme de certains personnages secondaires prend une véritable ampleur. En les mettant de côté et en leur faisant subir des épreuves ardues, Garrone les rend d’autant plus importants et le parallèle avec les souverains incapables du moindre acte de bravoure est encore plus impactant. Garrone se place du point de vue des seigneurs sans morale, provoque l’identification du spectateur et inspire ainsi un vrai sentiment de malaise, comme ont brillamment su le faire certains écrivains comme Dino Buzzati ou Kafka.

Cette manière de ridiculiser les tout-puissants et de montrer frontalement l’impact des erreurs humaines font de Tale of Tales une œuvre très intéressante et à contre-courant des récentes productions Disney (Cendrillon). Résolument moderne et onirique, le film est une réussite qui évite la morale facile et la prise de position par rapport aux écrits de Basile. Tout à tour malsain et émouvant, Tale of Tales est un conte pour adultes qui nous met face à nos peurs les plus profondes en nous immergeant dans un cadre fantastique bien éloigné des mondes merveilleux auxquels nous sommes habitués.

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