Critique : Le port de la drogue – Meurs, pourriture communiste !

Affiche dessinée du Port de la drogue de Samuel Fuller sur laquelle nous découvrons les personnages principaux, à commencer par Richard Widmark et Jean Peters.

Cette semaine, si rien ne vous tente à l’affiche, que vous n’avez pas envie de vous laisser emporter par le space opéra John Carter, par les comédies ou les polars français Comme un chef, Possessions ou A l’aveugle, sachez qu’une pépite du film noir américain ressort dans quelques salles. Il s’agit du Port de la drogue, de Samuel Fuller, réalisateur qui tenta, comme nous allons le voir ici, d’apporter une modernité jusque là peu exploitée au cinéma à travers des objets cultes tels que les 40 tueurs, The Naked Kiss ou encore le fabuleux Shock Corridor.

Le léger souci du Port de la drogue est qu’il ne faut absolument pas se fier à son titre, car les stupéfiants n’y sont pas évoqués. Pourquoi l’avoir nommé ainsi, me direz-vous ? Pour le comprendre, il faut revenir un petit peu en arrière, en 1953, année de sortie du film. Nous sommes dans une Amérique gangrenée par le Maccarthysme et la Chasse aux sorcières, qui touche aussi le monde du cinéma. Des artistes brillants, à l’image d’Elia Kazan (Un tramway nommé Désir), n’hésitent pas à dénoncer, sans preuves tangibles, leurs collègues tandis que d’autres préfèrent prendre leur envol du continent, afin de ne pas subir les accusations portées sur eux. C’est le cas notamment de ce génie qu’est Charlie Chaplin. Pour en revenir au Port de la drogue, Fuller y intègre un scénario, qu’il adapte pour l’écran lui-même, largement anti-communiste. Les distributeurs français, ne voulant pas prendre parti, ont préféré changer certains dialogues mais aussi le titre, afin de modifier l’intrigue et de présenter les communistes comme des trafiquants de drogue.

Photo de Jean Peters et Richard Widmark s'étreignant dans le film Le port de la drogue de Samuel Fuller.

Si l’on passe sur cette dimension politique, Le port de la drogue est un pur chef d’œuvre, un film noir majeur. L’on y retrouve tous les codes fondamentaux du genre, c’est à dire la présence d’un anti-héros se retrouvant dans une panade qu’il a été incapable d’anticiper, une femme fatale dont les intentions sont toujours douteuses et des personnages secondaires mystérieux, voire effrayants. Comme vous pourrez le constater, Fuller a détourné certains de ces éléments pour y apporter une touche d’originalité et de fraicheur.

Ici, le héros n’est pas un détective privé façon Humphrey Bogart mais un pickpocket qui vole un bien précieux et qui va se retrouver avec la police aux trousses, mais aussi avec les communistes qui sont représentés sous les traits de mafieux impitoyables. Comme le dit un protagoniste lors d’une scène clé lorsqu’on lui demande ce qu’elle a contre le parti politique, elle répond qu’elle ne sait pas mais qu’elle ne les aime pas. Ironiquement, on a l’impression que Fuller, loin de défendre le parti, a tout de même l’intelligence de prendre du recul par rapport à la situation de son pays, même s’il ne l’exprime qu’en filigrane, car ce n’est pas ce qui l’intéresse le plus. Préférant se concentrer sur ses acteurs et sa mise en scène, il nous montre qu’il est le maître des travellings, qui viennent renforcer ou amortir mais surtout magnifier les dialogues et les gestes de ses personnages, par ailleurs tous savoureux. Ses mouvements de caméra sont majestueux et l’on comprend pourquoi le film est devenu un cas d’école.

Photo de Thelma Ritter assise dans son lit et questionnée par un autre personnage dans le film Le port de la drogue de Samuel Fuller.

Richard Widmark brille de mille feux dans le rôle de cet anti-héros courageux. L’acteur, malheureusement trop peu connu en France exprime sa fougue et son dynamisme, qui le rendaient unique, avec maestria et parvient à rendre ce criminel sympathique et attachant. Son rire devenu légendaire depuis Le carrefour de la mort, son premier film, est toujours irrésistible. Rien que pour lui, Le port de la drogue se doit d’être vu. Il est accompagné de la sublime Jean Peters, cette femme fatale plus manipulée que manipulatrice, et de la grande Thelma Ritter, nommée à l’Oscar pour sa géniale interprétation de Moe, cette veille dame qui ne vit que pour se payer des funérailles décentes. A elle seule, elle représente toute la noirceur, l’aspect tragique et désespéré de l’œuvre.

Film phare du maître Martin Scorsese, qui n’avoue n’avoir jamais vu une telle violence à l’écran lorsqu’il le visionna pour la première fois, Le port de la drogue, ou Pick up on South Street, est un régal encore plus appréciable dans les salles obscures. Si le film n’est pas projeté près de chez vous, sachez qu’il existe une très belle édition DVD remplie de bonus très intéressants qu’il serait dommage de ne pas se procurer.

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