Critique : L’écume des jours – L’arrache-coeur

Affiche du film L'écume des jours de Michel Gondry, sur laquelle Romain Duris et Audrey Tautou se prennent par le main et se sourient sous l'eau.L’adaptation du chef d’œuvre de Boris Vian par Michel Gondry est sans aucun doute l’un des événements cinématographiques les plus excitants de l’année. C’est en tout cas le film français que l’on attendait le plus, qui paraissait le plus ambitieux, le plus fou mais également le plus casse-gueule. Car si l’on ne doute plus des talents de Gondry, artiste qui a su s’imposer dans des genres très différents tout en conservant sa patte singulière, il faut avouer que le roman de Vian est une pépite qu’on avait du mal à imaginer sur grand écran. Nous craignions d’être déçus par cette mise en image qui risquait fortement d’être impuissante face à notre souvenir inébranlable de l’un des meilleurs ouvrages français du XXème siècle.

L’écume des jours, c’est l’histoire d’amour de Colin et Chloé dans laquelle se croisent le jazz, la philosophie française, la maladie et le deuil.

Rares sont ces œuvres qui font autant appel à l’imaginaire du lecteur. En décidant de s’attaquer à Vian, Gondry savait pertinemment qu’il ne pourrait pas rassembler les amateurs du livre autour d’une même vision des choses car elle n’existe pas. L’écume des jours est un roman qui touche différemment chacun de ses lecteurs. La première grande qualité du film est que le cinéaste a su s’affranchir des conventions pour nous livrer son interprétation du matériau d’origine. Le long métrage n’est pas qu’une simple adaptation fidèle respectant son modèle, c’est une œuvre libre et une réappropriation qui est à prendre à part de l’ouvrage pour véritablement l’apprécier.

Evidemment, tous les thèmes y sont évoqués, l’histoire est exactement la même et Gondry fait une déclaration d’amour sincère au travail du romancier. Nous retrouvons ces dialogues savoureux et absurdes, ces personnages attachants et naïfs, ce propos social contestataire et cette morosité que l’on n’a jamais vraiment vue chez le réalisateur, que l’on considère plutôt comme un grand rêveur et non un pessimiste ou un fataliste même si Eternal Sunshine reste un monument de nostalgie. Cependant, l’univers visuel est propre à Gondry. Dès l’ouverture, les idées de mise en scène foisonnent et l’on comprend que personne d’autre n’aurait pu nous offrir un tel résultat, regorgeant de créativité et de dynamisme.

Photo de Romain Duris, Audrey Tautou et Omar Sy dans L'écume des jours de Michel Gondry. Dans un parc, les trois comédiens élégamment vêtus rient et s'étreignent.

Nous avons  l’impression d’assister à une fusion plutôt qu’à une adaptation. Les mots de Vian se marient à merveille avec les images de Gondry. La première partie est probablement ce que l’on a fait de plus beau ces derniers temps en terme de comédie romantique même s’il est impossible de réduire L’écume des jours à ce genre tant le long métrage est riche et profond. Romain Duris (Paris) et Audrey Tautou (Amélie Poulain) sont exquis. Malheureusement, on a parfois le sentiment, et ce jusqu’à l’apparition du générique de fin, que Gondry préfère chérir sa caméra plutôt que ses acteurs et l’on comprend que certains spectateurs n’aient pas été touchés par l’œuvre à cause du manque de proximité avec les personnages.

Cette distance émotionnelle, nous l’avons parfois ressentie et c’est selon nous le plus gros défaut de L’écume des jours. Mais cela ne nous a pas empêchés d’être émus et bouleversés. Gondry ouvre son film dans la joie et la festivité, évoque l’amour véritable que peuvent se porter deux individus innocents avant de nous prendre aux tripes en basculant dans la noirceur totale lorsque la maladie, la pauvreté puis la haine font leur apparition.

Malgré quelques longueurs et certains protagonistes secondaires délaissés, L’écume des jours est une œuvre ambitieuse qui remplit largement son contrat et qui devra être vue plusieurs fois pour en cerner toutes les subtilités. Michel Gondry nous secoue et joue avec nos émotions avant de nous laisser sur le carreau. L’homme avait fait un pari risqué, comme à chacun de ses longs métrages. Et encore une fois, il l’a emporté haut la main.

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