Critique : Pentagon Papers – Révélations

Affiche de Pentagon Papers de Steven Spielberg sur laquelle Meryl Streep observe Tom Hanks qui s'apprête à taper à la machine à écrire.

En 1971, le New York Times et le Washington Post, alors journal local, révélèrent les Pentagon Papers, documents établis pour le compte de Robert McNamara, secrétaire à la Défense au moment de leur rédaction en 1965. Le nouveau film de Steven Spielberg revient sur les motivations de Katherine Graham, directrice de publication du Post, et Benjamin Bradlee, rédacteur en chef du journal, qui les poussèrent à dévoiler que le gouvernement américain avait pleinement conscience qu’il était impossible de repartir victorieux du Viêtnam.

Tourné lors de la gigantesque post-production de Ready Player One, Pentagon Papers est un long-métrage haletant et passionnant, qui dépasse largement l’ode à un journalisme d’investigation soi-disant révolu.

Le réalisateur nous immerge, grâce à une reconstitution impeccable, dans les coulisses d’une rédaction qui doit, lors de l’apparition du scoop, faire face à un dilemme déontologique et moral. Le poids de la décision de la publication repose en grande partie sur Katherine Graham, héroïne étouffée par le système patriarcal dans lequel elle peine à s’intégrer. Face à elle se dressent les investisseurs et le conseil d’administration du Post, représentés en partie par l’excellent Bradley Whitford, et l’équipe de rédaction parfaitement intègre menée par Tom Hanks.

Photo de Tom Hanks et son équipe de rédaction qui découvrent les documents du Pentagon Papers, dans le film de Steven Spielberg.

Avant d’arriver à l’issue du long-métrage qui fait désormais partie de l’Histoire, Spielberg prend le temps de dresser les différents enjeux de l’éventuelle publication et parvient à créer un véritable suspense. Cela passe d’abord par la façon de mettre en avant, et ce parfois discrètement, l’implication et le travail de chacun des membres de la rédaction.

Les responsabilités au sein de l’équipe sont différentes mais l’objectif est commun. L’idéalisme que dépeint Spielberg n’est pas toujours réaliste certes, mais il lui permet d’inscrire son œuvre dans la lignée de celles de Frank Capra (Mr Smith au sénat) et John Ford (Vers sa destinée). Le spectateur retrouve dans Pentagon Papers la même force de conviction, la même mise en valeur des quidams et surtout la même énergie.

Les bons sentiments souvent reprochés à Spielberg permettent ici, et comme souvent chez le cinéaste, de s’attacher pleinement aux protagonistes et de comprendre l’effervescence des moments qu’ils vivent. A chaque échange, la caméra se place derrière eux comme pour afficher son soutien et souligner la difficulté des négociations. Les rares personnages qui échappent à ce traitement sont le membre du conseil d’administration interprété par Bradley Whitford et Nixon, que l’on aperçoit toujours dans son bureau depuis l’extérieur de la Maison Blanche.

Photo de Meryl Streep et Tom Hanks parcourant les couloirs de la rédaction du Washington Post dans Pentagon Papers de Steven Spielberg.

Chaque dialogue représente une avancée ou un recul dans le combat pour la publication grâce à une mise en scène parfaitement maîtrisée. Qu’il filme la salle de rédaction du Post, l’imprimerie ou la demeure de Bill Bradley, interprété avec brio par Tom Hanks, Spielberg réussit à garder la même intensité. Ne tombant jamais dans le verbiage pompeux, Pentagon Papers s’impose comme un film passionnant dans lequel les personnages n’ont d’autres choix que de se remettre en question pour avancer.

Katherine Graham représente le mieux cette problématique. Sous son apparente timidité, c’est le poids du changement drastique qu’elle doit opérer que l’on ressent en permanence chez elle, grâce à l’interprétation de Meryl Streep. La révélation du scoop représente en effet pour elle une sortie totale de sa zone de confort, en plus de l’acte citoyen que l’information représente.

Au lieu de tomber dans le triomphalisme que déteste Bill Bradley, Steven Spielberg préfère les victoires discrètes pour souligner l’impact des choix de la rédaction. La séquence particulièrement émouvante où Graham sort du tribunal symbolise à merveille cette volonté. Le cinéaste conclut ensuite son film avec un plan qui évoque Les hommes du président et Nixon, deux œuvres similaires mais construites sur des tons différents. Contrairement à ces deux longs-métrages, Pentagon Papers est doté d’un humanisme débordant, marque de fabrique de Spielberg toujours dévoilée avec une sincérité bouleversante et un sens de la réalisation virtuose.

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Critique : The Jane Doe Identity – Corps et âme

Affiche de The Jane Doe Identity sur laquelle on ne voit que le corps sans vie de Jane Doe, allongée, avec du sang qui lui coule du nez.

Lorsqu’ils reçoivent le corps sans vie d’une femme dont on ignore l’identité, Tommy Tilden et son fils Austin, médecins-légistes, sont convaincus que l’autopsie se déroulera sans difficulté. Peu à peu, ils découvrent que la jeune victime a subi d’horribles sévices alors que son corps ne présente aucune blessure. A mesure que leurs recherches avancent, des éléments surnaturels surviennent dans leur crématorium.

Film d’horreur malin et bien troussé, The Jane Doe Identity suscite immédiatement l’attention du spectateur grâce au cadre dans lequel l’histoire se déroule. Le crématorium où Tommy et Austin travaillent paraît aussi inquiétant vu de l’intérieur que de l’extérieur. Le mystère ainsi que la grisaille des lieux et du temps rappellent certaines œuvres de David Fincher, influence revendiquée par André Övredal. Les murs ternes, l’absence totale de décoration dans l’immense demeure et la froideur clinique de la salle d’autopsie créent quant à eux le malaise.

Photo de Brian Cox et Emile Hirsch analysant le corps de Jane Doe dans The Jane Doe Identity.

L’arrivée de Jane Doe dans le bâtiment, dont le corps intact a été retrouvé près d’une scène de massacre, ne fait que renforcer cette sensation. Le cinéaste, à qui l’on doit Trollhunters, n’a aucun mal à instaurer un climat oppressant qui ne semble en rien perturber les deux médecins-légistes. Pour eux, l’autopsie de la jeune femme ne constitue qu’une formalité ne demandant pas vraiment d’efforts.

Le réalisateur expose, à travers leur méthode de travail dévoilée en quelques scènes, leurs différents traits de caractère. L’estime et l’amour qu’ils se portent sont totalement perceptibles. L’exigence et la rationalité du père s’accordent parfaitement aux doutes et au soutien du fils. L’attachement que le spectateur ressent pour eux se crée donc rapidement.

Avant que les premiers phénomènes ne débutent, André Övredal prend le temps de familiariser le spectateur avec des lieux qui vont progressivement étouffer ses personnages. La mise en scène est efficace et le cinéaste ne cessera de jouer habilement avec les différentes pièces, même si cela débouche parfois sur des effets prévisibles.

Photo de Brian Cox examinant le visage de Jane Doe dans The Jane Doe Identity.

S’il use notamment de jump-scares attendus, le réalisateur réussit également à provoquer la peur avec les plans sur le visage de Jane Doe. La souffrance qu’elle a éprouvée ne se perçoit qu’à travers son regard, qui va peu à peu évoluer à mesure que les médecins-légistes analysent son corps. La partie du film où Tommy et Austin n’ont pas réalisé l’impact de l’arrivée de la victime est la plus captivante.

Avant que les décevantes révélations n’arrivent, le père et le fils doivent surmonter leurs traumatismes à travers des scènes souvent terrifiantes. Leur évolution est l’aspect le mieux développé de The Jane Doe Identity, long-métrage doté de personnages consistants brillamment interprétés par Brian Cox et Emile Hirsch. La succession d’événements auxquels ils font face n’est pas vide de sens, et ce malgré la fin expéditive qui ouvre sur une éventuelle suite inutile.

Sans tomber dans la surenchère, André Övredal réussit tour à tour à oppresser et effrayer le spectateur. Son film est à découvrir pour son efficacité et sa justesse, jamais plombées par le manque d’originalité de l’ensemble.

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Critique : A Ghost Story – Nous nous sommes tant aimés

Affiche de A Ghost Story de David Lowery sur laquelle un fantôme vêtu d'un drap blanc se tient devant un fond brumeux et sombre.

Suite à son décès dans un accident de voiture, un homme revient dans sa demeure sous la forme d’un fantôme. Il observe alors sa compagne qui tente de reconstruire sa vie, ainsi que toutes les personnes et événements qui défilent à l’endroit où il a vécu.

Après la très bonne surprise que constituait Les amants du Texas, David Lowery a de nouveau fait appel au duo formé par Casey Affleck et Rooney Mara pour cette histoire d’amour tragique. Comme dans son précédent film, leurs retrouvailles sont impossibles et la distance qui les sépare est à la fois immense et minuscule.

Le postulat du long-métrage est particulièrement alléchant et laissait présager une puissance émotionnelle équivalente à celle de son prédécesseur. Malheureusement, on peine à s’attacher à M et C comme on s’attachait aux criminels séparés dès l’introduction des Amants du Texas.

Photo de Casey Affleck vêtu d'un drap blanc et observant Rooney Mara dans le film A Ghost Story de David Lowery.

L’écriture des protagonistes est volontairement réduite, voire inexistante, et cela annihile à de multiples reprises les effets dramatiques. La séquence où Rooney Mara écoute un morceau de musique symbolise cette sensation, et ce malgré l’effet de répétition du montage censé amplifié l’émotion.

Cette distance permanente que l’on a avec le couple ne nous quittera pratiquement pas, hormis lors de la conclusion qui atteint enfin l’effet escompté malgré son évidence. Là où le long-métrage de David Lowery impressionne, c’est avant tout dans sa représentation du temps, notamment grâce à certaines ellipses qui représentent à merveille l’errance d’un fantôme qui semble peu à peu oublier sa place dans le monde, à l’image des autres vagabonds qu’il croise.

Photo de Casey Affleck vêtu d'un drap blanc et observant par la fenêtre dans A Ghost Story de David Lowery.

L’espoir quitte peu à peu cet être abandonné qui révèlera sa part de noirceur dans certaines des scènes les plus intéressantes, dans lesquelles le fantôme vient hanter sa demeure. Malheureusement, elles sont de courte durée et sont ensuite gâchées par un discours nihiliste facile qui renforce le propos sur l’aspect éphémère de l’homme, asséné par un protagoniste secondaire qui vient dire ce que l’on n’avait surtout pas besoin d’entendre.

Les images de David Lowery suffisaient en effet amplement à véhiculer ce message et à dévoiler le basculement d’un fantôme qui souhaite seulement aller au bout de sa démarche avant de s’en aller définitivement. L’aspect contemplatif de l’œuvre est souvent gâché par des séquences appuyées du même type qui font perdre à A Ghost Story sa subtilité.

Malgré ces écueils, on se laisse emporter dans ce drame qui n’a hélas pas l’épure des œuvres de Kyoshi Kurosawa, à commencer par Vers l’autre rive, qui laissait la gorge nouée grâce à sa capacité à en dire énormément avec des images apparemment anodines. Après Les amants du Texas, A Ghost Story laisse donc un sentiment de déception mais vaut néanmoins le détour pour certaines séquences d’errance très réussies, ainsi que pour sa conclusion plus sobre et donc bien plus touchante que le reste du film.

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Critique : Kedi, Des chats et des hommes – Cat’s Eye

Affiche du film Kedi, Des chats et des hommes de Ceyda Torun, sur laquelle un chat regarde vers l'objectif. Au loin, nous distinguons la ville d'Istanbul.

Dans les rues d’Istanbul, des milliers de chats vivent aux côtés des hommes depuis des siècles. Les animaux vagabondent aux quatre coins de la ville et ont des relations extrêmement singulières avec les personnes qui les nourrissent et qui voient parfois en eux une véritable raison d’être.

Kedi s’articule autour de sept de ces chats aux tempéraments totalement différents. Certains sont combatifs, d’autres espiègles, timides, ou nonchalants. Leur personnalité et leurs traits de caractère, souvent comparés à ceux des humains par les intervenants, sont parfaitement perceptibles dans le documentaire.

La réalisatrice Ceyda Torun réussit à les suivre dans leur quotidien et cela donne lieu à des séquences impressionnantes. C’est le cas lorsqu’elle filme une jeune mère qui vient de donner naissance à des chatons et qui met tout en œuvre pour les nourrir et les protéger. La narration est totalement fluide et les plans particulièrement élégants, malgré la ruse d’un animal rapide qui connaît parfaitement les rues qu’il parcourt.

Photo tirée du documentaire Kedi - Des chats et des hommes sur laquelle un chat regarde vers l'objectif alors qu'il est à plusieurs mètres dans une rue d'Istanbul.

Kedi regorge donc de scènes surprenantes, à l’image de celle où un habitant vient nourrir de nombreux chats qui apparaissent brusquement à l’écran alors qu’ils étaient totalement invisibles. Le spectateur découvre qu’Istanbul est leur terrain de jeu mais que la ville peut également se révéler cruelle, comme le prouve un passage tourné dans un marché qui dévoile à merveille la dévotion de certains Stambouliotes envers les animaux.

Chaque intervenant explique dans le documentaire son rapport singulier aux chats. Certains voient à travers eux des créatures symboliques, voire religieuses, qui leur ont parfois sauvé la vie et donné la foi. D’autres préfèrent s’attarder sur la forme de leurs mouvements gracieux et s’en occuper tout en leur laissant leur liberté.

Photo tirée du documentaire Kedi - Des chats et des hommes sur laquelle un chat est endormi sur le parasol d'une terrasse d'Istanbul.

Cette multitude de portraits et de perceptions permet à Ceyda Torun de livrer une œuvre courte mais cohérente, belle et profondément riche. Chaque chat a sa personnalité et chaque intervenant sa façon de s’en occuper. La manière dont les félins et les habitants sont présentés, à travers leurs relations et leurs parcours, permet à Kedi de raconter la ville d’Istanbul sous un angle passionnant. Le spectateur la perçoit comme une cité mythique dans laquelle les chats et les hommes entretiennent des rapports uniques au monde, souvent profonds et extrêmement touchants.

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Critique : Le crime de l’Orient Express – Piège à grande vitesse

Affiche du Crime de l'Orient Express de Kenneth Branagh, sur laquelle la plupart des protagonistes font face à l'objectif avec un air mystérieux.

Après Shakespeare et Mary Shelley, Kenneth Branagh s’attaque à une œuvre d’Agatha Christie avec cette nouvelle adaptation du Crime de l’Orient Express. L’acteur et réalisateur nous plonge dans un wagon où un meurtre sordide est commis. Au fil de son enquête, le fameux détective Hercule Poirot, passager de dernière minute de l’engin qui sillonne l’Europe, découvrira que la vérité est bien différente de ses présomptions.

Il est difficile de se faire au faux accent belge de Branagh dans les premières minutes du film, ainsi qu’à sa moustache malheureusement plus mémorable que la plupart des seconds rôles prestigieux. Néanmoins, le comédien apporte de l’humour à son interprétation d’Hercule Poirot, qui s’est transformé en homme d’action pour l’occasion.

Malgré les écarts faits au roman, le spectateur se laisse prendre au jeu et l’envie de voir l’intrigue avancer est bel et bien présente dans la première partie du film. L’arrivée dans le train des différents passagers de la première classe, qui deviendront tous suspects, renforce d’ailleurs ce sentiment. Comme souvent chez Branagh, le montage est particulièrement dynamique. Le premier acte se révèle captivant et le cinéaste réussit à cultiver le mystère autour de ses protagonistes.

Photo tirée du Crime de L'Orient Express de Kenneth Branagh, sur laquelle Johnny Depp regarde à travers la vitre du train avec un air sombre.

Hélas, les choses se gâtent une fois que ces derniers et le spectateur se retrouvent définitivement bloqués à bord du train. Les dialogues sont souvent très courts et fonctionnels, et ne permettent pas d’en savoir davantage sur ces individus pourtant intrigants. Lorsque le meurtre arrive, Kenneth Branagh cabotine durant la séquence et fait ainsi retomber tout le suspense.

Le comédien restera dans cette composition théâtrale jusqu’à la fin du long-métrage, à tel point que le spectateur a l’impression de ne voir que lui à l’écran. C’est dommage, au vu des pointures qui l’entourent et qui n’ont finalement que très peu de temps pour s’exprimer. Les excès de Branagh viennent également gâcher certaines scènes soignées, à l’image de celle des révélations durant laquelle l’émotion ne décolle absolument pas, et ce malgré le ton extrêmement solennel de l’acteur.

Photo tirée du Crime de l'Orient Express de Kenneth Branagh, sur laquelle le comédien qui incarne Hercule Poirot se tient devant le train.

Le crime de l’Orient Express semble avoir été réalisé pour ouvrir une nouvelle franchise dans laquelle Kenneth Branagh s’en donne à cœur joie, au point d’en éclipser ses partenaires et de rendre le fameux twist extrêmement plat. Les déductions du détective sont extrêmement expéditives et en aucun cas appuyées par la mise en scène, qui se contente de suivre sagement Poirot dans les minuscules wagons du train. Mieux vaut se pencher sur la version de 1974 du grand Sidney Lumet, qui faisait la part belle à tous les membres de son incroyable casting.

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