Critique : The Irishman – The Shootist

Affiche de "The Irishman" de Martin Scorsese, sur laquelle apparaissent les trois personnages principaux incarnés par Robert De Niro, Joe Pesci et Al Pacino.

Difficile de savoir par où commencer face à tant de richesse et de densité. Car The Irishman fait bien partie de ces longs-métrages qui marquent instantanément un genre, si ce n’est le cinéma de manière générale, comme l’ont fait Le Parrain et Il était une fois en Amérique avant lui. Mais cette fois-ci, ceux qui ont fait le meilleur du film de gangsters posent dessus un regard empli d’une distance et d’une sagesse encore plus marquée que celles de l’ultime opus de la trilogie de Francis Ford Coppola et du dernier chef d’œuvre de Sergio Leone.

À 77 ans, Martin Scorsese retrouve ses plus vieux acolytes, et embauche Al Pacino au passage, pour regarder dans le rétroviseur avec une mélancolie qui s’installe de manière discrète, avant de ne plus nous lâcher au cours d’une dernière heure à ranger parmi les plus belles images que l’on a pu voir ces dernières années. « On ne rachète pas ses péchés à l’église. On le fait dans la rue. On le fait à la maison », disait Martin Scorsese en préambule de Mean Streets en 1973. 46 ans plus tard, les vieux briscards font tout ce qu’ils peuvent pour racheter à l’église les péchés qu’ils ont commis à la maison et dans la rue.

Mais certaines fautes ne sont tout simplement pas pardonnables, et c’est le cœur extrêmement serré que l’on quitte Frank Sheeran (Robert De Niro), qui tente de se raccrocher au peu de lumière qu’il lui reste, à la fin des 3h30 de The Irishman. Parce qu’avant de le laisser dans une solitude à la fois lourde et réconfortante, Martin Scorsese dépeint le parcours d’un taiseux qui s’est toujours contenté de son rôle d’homme de main avec une loyauté à toute épreuve, jusqu’à ce qu’il n’ait d’autre choix que de commettre des trahisons inéluctables.

Photo tirée de "The Irishman " de Martin Scorsese, sur laquelle Joe Pesci et Robert De Niro sont face à face sur une table de bar, et parlent en buvant un verre.

Dans la vie de ce tueur à gages méthodique, silencieux et plus diplomate qu’il n’en a l’air gravitent deux hommes : Russell Bufalino (Joe Pesci), son mentor, et Jimmy Hoffa (Al Pacino), son meilleur ami. Pour le premier, Sheeran rate sa vie en planifiant la mort des autres. Pour le second, il fait office de protecteur et confident. Mais lorsque les intérêts du mafieux et ceux du syndicaliste deviennent incompatibles, Frank est confronté à un dilemme impossible.

La décision que doit prendre le tueur, Martin Scorsese la dévoile de manière extrêmement furtive dès les premières minutes de The Irishman, comme pour souligner d’emblée la sensation de marche funèbre qui émane du long-métrage. Cela ne rend pas pour autant la conclusion moins brutale et difficile à regarder, étant donné que le cinéaste bâtit ensuite des récits d’amitié extrêmement puissants. Le réalisateur a rarement pris le temps de filmer autant de scènes de vie anodines, de regards perdus dans le vide et de moments de silence extrêmement évocateurs. Ces derniers viennent appuyer la compréhension immédiate entre les protagonistes, mais aussi sceller leur destin au moment où l’on s’y attend le moins. Les coups d’œil que Robert De Niro – monument d’intériorisation – jette à Joe Pesci et à sa fille incarnée par Anna Paquin en sont le parfait exemple, et font même basculer le récit au cours d’une séquence de banquet magistrale.

Photo tirée de "The Irishman" de Martin Scorsese, sur laquelle Frank Sheeran (Robert De Niro) regarde sa fille, hors champ, à un enterrement.

S’il se distingue des Affranchis ou de Casino par son rythme et son montage, nettement plus proches de Silence, The Irishman s’en rapproche néanmoins par son goût pour les anecdotes et les digressions, qui viennent toujours enrichir le contexte historique et politique. Le scénariste Steven Zaillian les disperse avec brio dans le script, et fait en sorte qu’elles se répondent tout au long du film.

 « Qui l’a tué ? » demande le vieillard Frank Sheeran à deux agents du FBI à propos de son avocat, pourtant mort de causes naturelles. Cette phrase résume à merveille la nature d’un vestige qui ne peut tourner le dos à son passé et au milieu dans lequel il a évolué. Cette incapacité à renier toute une vie n’a d’égal que le talent de Martin Scorsese pour transcender son art et nous offrir une ultime réunion déchirante des derniers des géants.

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